Réflexion en mouvement sur le processus de création

Ciseaux, cutters et scalpels : Les mains d’argent de Barbara Cadet

Notre rendez-vous a lieu dans l’atelier de Barbara Cadet, un espace collaboratif où planchent trois autres personnalités aux penchants créatifs. Un incubateur aux accents de bureaux de coworking ouvert sur l’extérieur.

Depuis la vitrine, l’univers de la jeune artiste est palpable, les créations cohabitent : un paon s’apprête à faire la roue tandis qu’un flamant rose, serein, profite d’un léger rayon de soleil. Sans faire de mouvement brusque, nous entrons dans cette volière bariolée où les oiseaux paradent en liberté.

À 34 ans, Barbara se définit comme une « artiste papier ». Depuis 3 ans et demi, elle assemble ainsi des bribes de matière pour raconter des histoires et donner vie à des créatures imaginaires. Sa recherche perpétuelle du volume est à la fois poétique, délicate, et onirique, comme une volonté de remplir l’espace pour déjouer la perspective.

Barbara : Je travaille principalement en collaboration avec des marques pour lesquelles je réalise des vitrines, des prestations événementielles, des shootings photos ou encore des décors éphémères. Je compose à la main à l’aide d’instruments pour réaliser des pièces uniques.

Un parcours à vol d’oiseau

Si le papier est l’un des éléments les plus ancrés dans notre quotidien, rares sont ceux à être transcendés par sa substance. Objet de base pour les uns, support fade pour les autres, il est parfois invisible. Alors, comment devient-on artiste papier ?

Barbara : De manière générale j’ai toujours cultivé ce rapport physique avec la matière, qu’il s’agisse du papier, du plastique ou même du tissu, c’est ce qui me passionne. Après mes études au lycée de la mode de Cholet, j’ai continué à l’école Duperré, où j’ai obtenu un diplôme en Arts Appliqués Mode et Environnement. Cette période a été très enrichissante de par la transversalité des enseignements et la multiplicité des profils présents au sein de la même sphère avec par exemple des étudiants en architecture, en design ou en graphisme. Cela nous a permis de développer nos compétences, d’échanger et d’apprendre les uns des autres.

Barbara termine son cursus par un master en marketing du Luxe, une filière qui semble être en parfaite harmonie avec ses envies d’évoluer dans le domaine de la mode. Une fois diplômée, la jeune artiste entame un parcours traditionnel dans une entreprise d’accessoires. Mais après quelques années, l’heure du bilan et de la remise en question arrive.

Barbara : Au bout de 5 ans j’ai commencé à avoir une petite frustration parce que je ne créais plus vraiment. La seule chose que j’avais l’occasion de créer se résumait aux décors de vitrines. Pour retrouver cet élan créatif, cette pulsion dont je me sentais privée, j’ai commencé à produire en parallèle de mon activité professionnelle. Comme je gérais un showroom, je me suis dit, « pourquoi ne pas commencer par décorer ce grand espace ? ». Cette révélation m’a amené à travailler le tissu, à créer quelques pièces en me servant des matériaux de la marque. C’est comme ça que l’aventure a commencé.

Une ode au papier

Le papier s’impose à Barbara de manière très naturelle. C’est une relation forte qui s’instaure entre l’artiste et ce matériau d’apparence simple. Les différentes facettes de cette matière première ne cessent de l’inspirer. Le papier danse, s’exprime, se révèle organique. S’il est parfois fin et lisse, il peut également s’avérer épais, rigide et texturé. En plus de pouvoir changer de forme – tantôt plat, tantôt en volume – il possède un spectre colorimétrique sans limites.

Barbara : Ce qui est beau avec le papier, c’est sa dimension éphémère, sa fragilité inhérente. Le papier est en quelque sorte vivant. Quand je travaille pour une vitrine par exemple, je dois m’adapter aux contraintes techniques telles que les variations de température ou encore le mouvement des matériaux. C’est l’instabilité qui fait le charme du papier, le rend si précieux.

Lorsque Barbara expose ses créations, elle leur insuffle la vie, leur donne une énergie qui vient chatouiller la pupille du spectateur. Le travail de la jeune femme s’inscrit dans une dynamique de performance, une théâtralisation esthétique et envoutante.  

Barbara : J’adapte toujours mes créations au lieu dans lequel je les installe. Ce ne sont pas juste des sculptures en papier qui évoluent en autarcie, de manière autonome. J’essaye de faire en sorte qu’une résonnance se mette en place, une vibration singulière, différente d’un espace à un autre. Je m’inspire beaucoup du contexte pour créer une expérience nouvelle à chaque fois. Par exemple, je suis allée au Japon en 2016 pour une résidence en partenariat avec l’institut français de Yokohama. Dans le cadre du mois de la France, j’ai eu carte blanche dans un espace d’exposition. J’ai tout de suite été interpellée par un mur immense de plus de 10 mètres de long, et ai décidé de réaliser une fresque en papier afin de l’habiller d’une jungle cartonnée. Je trouve que l’espace permet de réfléchir sur sa propre création.

“ Je préfère travailler à la main. Les découpes ne sont pas les mêmes, il peut y avoir des accidents et c’est cette potentielle irrégularité qui rend l’objet final plus vivant, plus sensible. ”

Explorations et voyages dans le temps

Une des sources d’inspiration de Barbara n’est autre que les voyages et les différents univers qu’elle a eu la chance d’explorer. Cette envie d’évasion coule dans ses veines depuis sa plus tendre enfance et ne cesse de l’émerveiller.

Barbara : Je suis née en Afrique, j’ai vécu les premières années de ma vie en Polynésie où mon père était militaire. J’étais petite, donc je n’ai pas énormément de souvenirs de cette époque, mais je pense avoir accumulé des images malgré moi, des ambiances ainsi que des couleurs aussi exotiques que tropicales. J’ai ensuite grandi en Bretagne. On vivait entre terre et mer, à la fois au bord de l’eau et au cœur de la campagne. Étant enfant, j’ai fait de nombreuses balades en pleine nature, passé des après-midis à me nourrir des paysages bucoliques. Aujourd’hui, je m’inspire beaucoup de mes voyages : un imaginaire que j’essaye de m’approprier et de réinterpréter. Je travaille également souvent à partir de photos, un peu comme un Douanier Rousseau finalement, je n’ai jamais vu de lions ni de singes en liberté, du coup l’imagerie animale m’aide dans mon cheminement.

Les paysages de Barbara se rapprochent de rêves sucrés où la réalité revêt un voile enjôleur. On remarque notamment de nombreuses couleurs vives, une bonne dose de fantaisie, et des éléments pouvant être associés à la pratique du déguisement. Lien logique ou non, l’artiste anime aussi des ateliers orientés vers une cible jeunesse. Nous apprenons de Barbara qu’enfant elle adorait bricoler, explorer les matériaux et réaliser des objets singuliers. Sa pratique actuelle serait-elle une façon de garder une âme d’enfant ?

Barbara : Ici à l’atelier, il y a souvent des enfants qui s’arrêtent devant la façade, interpellés par les animaux multicolores qui peuplent la vitrine. Les adultes aussi se prennent au jeu et sont contents de retomber en enfance. Je pense que ça réveille un sentiment propre à cet âge innocent où l’on retrouve une appétence pour les mondes imaginaires, une féerie nostalgique. Lors de mon prochain projet qui aura lieu au Maroc, je vais intervenir dans une école en tant que plasticienne pour faire des ateliers avec les enfants. Je pense que c’est un univers qui me parle et dans lequel je me sens bien.

Le parcours de Barbara est à l’image d’une nature luxuriante : dense, coloré et plein de surprises. Mais alors, que pouvons-nous souhaiter à cette habile créatrice ?

Barbara : À la fin de l’année dernière, j’ai eu comme une prise de conscience : cela fait déjà plus de 10 ans que le papier occupe le devant de la scène, et même si les gens me demandent encore des productions en papier, je me dis toujours que c’est peut-être juste un effet de mode, voué à disparaître. Du coup, j’ai envie de prendre un peu de temps pour développer un book d’illustrations, réinventer ma pratique, parcourir des sentiers encore inexplorés. Je souhaite garder mon univers intact, mais adapter mes réalisations 3D à un support en 2D. C’est mon gros challenge pour les mois à venir.

Découvrir l’univers de Barbara : Site InternetInstagram 

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