Réflexion en mouvement sur le processus de création

Requin Chagrin : Pop, surf et guitare

A priori un soir comme les autres soirs. A priori un bar comme les autres bars. Tout semble habituel, à un détail près. Sous la lumière dense de la pleine lune, nous nous apprêtons à rencontrer Marion Brunetto, chanteuse, guitariste, compositrice et fondatrice du groupe Requin Chagrin.

Notre entrevue a lieu quelques jours après le concert du groupe au Gibus. Initialement prévu au Petit Bain, ce live placé sous le signe de l’amour et de la révolution a mis le feu à la salle souterraine. Des jeux de lumières kaléidoscopiques, un public au taquet, une chaleur à faire fondre la banquise, tous les éléments étaient réunis pour faire de cet événement une réussite.

Présents lors de cette date exceptionnelle, nous en avons profité pour immortaliser l’atmosphère magique qui régnait ce soir-là. Quelques photos qui ne permettront pas de retranscrire telle quelle la fougue des membres du groupe, mais qui permettront de saisir quelques étincelles, rayons de lumières et autres ondes positives capturés maladroitement au fil de l’eau.

Requin Chagrin Interview - Souffle Chaud Webzine Culturel Indépendant

L’écume des jours

Depuis son plus jeune âge, Marion nourrit une passion pour la musique. Enfant, elle apprend à jouer de la guitare : c’est le coup de foudre. Cet instrument devient son objet fétiche, il ne la quittera plus. À 18 ans, son bac en poche, Marion quitte Ramatuelle, pour venir s’installer à Paris afin de poursuivre des études de dessin. En parallèle, l’intérêt de Marion pour la musique ne fait que progresser. La jeune femme participe à plusieurs projets musicaux dans lesquels elle exerce ses talents de musicienne. Puis, petit à petit, Marion souhaite s’exprimer plus personnellement, faire davantage de guitare et composer des morceaux qui lui ressemblent.

Marion : Avant Requin Chagrin, je faisais des compos, mais plutôt avec un logiciel d’électro, pour rigoler, pour me défouler. Lors de cette première phase, je me suis donc plutôt épanouie sur ordinateur. Par la suite, j’ai eu envie de pouvoir y brancher un instrument, enregistrer un son live issu d’une guitare. Je me suis procuré un enregistreur, pour commencer à composer des titres qui me ressemblaient un peu plus. J’ai fait des voix, ajouté des paroles, chose que je n’envisageais pas avant. Avec les premiers morceaux en poche, j’ai lancé un compte Soundcloud, de façon assez anodine. À ce moment là c’est allé assez vite : il me fallait un nom et un visuel. Je me suis un peu creusé la tête et puis je suis tombé par hasard sur « Requin Chagrin », qui à la base est une vraie espèce de requin. Je trouvais que ça sonnait plutôt bien, et les personnes autour de moi avaient le même avis du coup c’est resté.

Lorsque qu’elle compose le titre Adélaïde, la jeune chanteuse est loin d’imaginer l’impact que ce morceau va avoir sur sa future carrière. En quelques mois, le projet Requin Chagrin émerge, se fait repérer, recrute et se concrétise. C’est le début d’une aventure, la naissance d’un nouveau cycle.

Marion : Quand j’ai posté Adélaïde sur Soundcloud, j’ai été contactée par La Souterraine. On a pas mal échangé, et on m’a vite demandé combien on était, si on avait d’autres morceaux et si on faisait des performances live. À ce moment-là, je me suis dit qu’il y avait au moins quelqu’un qui aimait ce que je faisais, c’était le début de quelque chose. J’ai commencé à demander à des personnes de mon entourage proche de rejoindre le projet, on est successivement passé de un à trois membres pour finalement atteindre le nombre de quatre. On a commencé à répéter ensemble et en parallèle, je complétais les chansons sans paroles.

Prédateur d’eau douce

S’imprégner des paroles de Requin Chagrin, c’est affronter une vague de spleen, et indéniablement boire la tasse. La recherche du contrôle est vaine, tout comme la volonté de remonter à la surface : à l’image du courant qui suit les vagues, les mélodies dévoilent des sentiments irrépressibles. Requin Chagrin propose une exploration désenchantée des profondeurs, à la fois contemplative et magnétisante où la nostalgie se veut salvatrice.

Marion : Personnellement, quand j’écris en français, les phrases qui retiennent mon attention tournent souvent autour du thème de la mélancolie. J’écoute beaucoup de chansons issues de groupes anglophones, et c’est surtout la mélodie qui m’interpelle. Je fais généralement peu attention aux paroles, ou alors dans un second temps. Par exemple, quand j’écoute des titres comme Blue Monday de New Order, je comprends vaguement de quoi ça parle, mais je me focalise avant tout sur le climat de la chanson. J’ai un véritable penchant pour les atmosphères mélancoliques. Mais je tiens à vous rassurer, j’aime bien danser et faire la fête !

Du sang, du froid, la peur est là

Les rideaux se ferment et les gens se noient

De quelle folie de quelle envie

Si alors je crois que c’est fini

– Adélaïde

Si les textes écrits par Marion transportent celui ou celle qui les écoute vers des contrées où la désillusion est reine, les mélodies, elles, se veulent rythmées et énergiques. La fraîcheur de Requin Chagrin réside certainement dans cette ambiguïté perceptible, cette dualité entre la violence de l’animal totem carnassier et le sentiment d’amertume qui découle de la mécanique verbale. Pour écrire, Marion suit un processus spontané où les mots réapparaissent comme des bouteilles jetées à la mer. Parfois autobiographiques, parfois tirées d’émotions passagères ou entièrement fictives, les histoires narrées par Marion semblent pourtant toujours tangibles.

Marion : Quand je crée des titres, je commence toujours par la musique. Une fois que le résultat me plait, qu’il se passe un vrai truc, que je ressens une étincelle, j’enregistre du « yaourt » par-dessus pour trouver une mélodie et placer des semblants de paroles. Parfois, des phrases sortent instinctivement, sans réfléchir, et me servent de point de départ dans l’écriture. Sur quelques chansons, j’ai une idée de thème avant de commencer. Je compose donc en gardant en tête mon objectif de véhiculer une émotion ou un sujet qui me tient à cœur. Par exemple dans Bleu Nuit, j’évoque la synesthésie de manière déguisée. Dans Le Chagrin, j’exprime un sentiment fort de tristesse et d’angoisse qui arrive soudainement. J’aime bien proposer plusieurs niveaux de lecture. Brian Molko a dit un jour qu’il aimait bien mettre un peu de tout dans ses chansons pour que tout le monde se retrouve à sa manière dans les textes, de façon plus ou moins proche. Je pense que reproduis un peu ce schéma là.

Le printemps se fane

Sommeil renversé

Les couleurs dansent en moi

– Bleu Nuit

Requin Chagrin est une sorte d’OVNI musical, un sous-marin se déplaçant hors du radar stylistique à l’abri des cases dans lesquelles le grand public souhaite ranger les groupes, en fonction de quelques notes de musique. Et si Requin Chagrin n’appartenait pas à un style précis mais à un mélange d’influences assumées, de couleurs chaudes, d’accents toniques et de riffs de guitare ?

Marion : C’est drôle, parce que quand des gens que je ne connais pas spécialement me demandent ce que je fais comme musique, j’ai tendance à répondre que je fais de la pop avec des guitares. En soit, notre style est plus complexe, c’est un mélange de pas mal d’univers : des influences garage, des touches new wave et une humeur shoegaze sur certains morceaux et surtout en live. C’est assez dur de définir clairement le genre musical auquel on appartient, de délimiter les frontières de notre style.

De marée basse à marée haute

La passion de Marion pour la chanson relève avant tout d’une curiosité musicale, d’un attrait particulier pour le son. Nombreuses sont les personnalités qui ont joué un rôle dans le parcours de la jeune femme, renforçant sa fascination pour l’écriture et la composition.

Marion : les artistes qui m’ont donné envie de faire de la musique sont nombreux. Ce sont principalement des groupes que j’écoutais quand j’étais adolescente, car c’est à cette période que j’ai eu le déclic. Parmi eux, je peux citer Indochine ou Placebo par exemple. Quand j’étais jeune, j’étais abonnée à Guitare Part, du coup je découvrais beaucoup de groupes dans ce magazine, c’était une sélection assez standard, mais ça me permettait de développer mon oreille musicale. Mon frère aussi m’a fait découvrir des groupes mythiques comme The Cure, ACDC ou Nirvana. Je ne pouvais pas trop voir de concerts à l’époque parce que c’était compliqué en termes de logistique, alors dès que j’étais seule, je mettais le DVD à fond pour avoir l’impression de vivre le live. J’en profitais pour brancher mon ampli et ma guitare, en espérant faire partie du groupe à distance.

Avec un peu de recul, est-ce que tu peux nous parler du premier concert de Requin Chagrin ?

Marion : C’était le 7 mai 2015, à l’Olympic Café à Paris. Avant ça on avait déjà fait des mini live-sessions, mais pas de concerts à proprement parler. J’avais un peu l’habitude de la scène, grâce à mes autres groupes, mais j’avoue que pour les premières performances en public de Requin Chagrin, j’étais hyper stressée. C’était la première fois pour moi que je chantais devant une audience. Ce n’était pas tant la pression de présenter mes chansons qui m’habitait, mais plutôt l’envie de bien faire, de ne pas chanter faux, de véhiculer une bonne énergie. Toutes ces peurs irrationnelles, découlaient du fait que j’étais désormais au premier plan, sur le devant de la scène, où j’avais l’habitude d’être en retrait. Maintenant ça va mieux, mais une heure avant le concert, j’ai toujours cette appréhension qui fait son apparition, et qui s’en va à partir du moment où je monte sur scène.

Le parcours de Marion oscille entre rêve et réalité. À 27 ans, l’artiste ne réalise pas encore l’ampleur du chemin réalisé. C’est imprégnée d’une déconcertante humilité, de nombreuses constellations dans les yeux, que Marion nous parle de sa rencontre avec Nicola Sirkis et de leurs projets en commun.

Marion : C’est fou d’avoir la chance de faire la première partie d’Indochine. Je suis une fan de la première heure, depuis toute petite, donc c’est un peu comme un rêve qui se réalise. Quand Nicola a commencé à me parler sur Twitter, je pensais que c’était une blague, que ce n’était pas un vrai compte. Et en fait, c’était bien lui ! On a commencé à parler par téléphone : quand il m’a appelé la première fois j’étais tétanisée. Au fur et à mesure, les échanges se sont faits naturellement. Avant de nous proposer de faire des premières parties, Nicola voulait signer le groupe pour les prochains albums. C’est ce qu’on a fait. À vrai dire, je ne réalise toujours pas. Je reste tout de même les pieds sur terre, je sais que ça demande beaucoup de travail, mais si j’avais un mot à dire, ça serait « merci ».

Peut-on en savoir plus sur le prochain album et les projets à venir ?

Marion : Normalement, le nouvel album devrait voir le jour à la rentrée 2018. On est encore en train de travailler dessus, de confirmer la couleur que l’on souhaite donner à ce deuxième opus. On veut être sûr des compos, sûr de proposer des morceaux aboutis et un résultat qui nous correspond. Il y a cinq morceaux qui sont déjà prêts, et que l’on joue lors de nos dates live. Au vu de ce qui existe, je peux dire qu’il y aura des chansons plus longues, qui prennent le temps de toucher le public. À part ça, les contours de l’album restent encore difficiles à définir car il est en cours de construction, brique après brique. On devrait en savoir plus dans quelques mois…

Sereins, notre apnée enfin terminée, nous remontons vers l’horizon. Nous terminons notre verre, ravis d’avoir pu cerner le requin que nous pensions inaccessible.

Nous avons hâte d’entendre ce que la prochaine ère du groupe nous réserve. Nous sommes impatients de verser une larme en regardant le soleil se coucher, un soir d’été, les pieds dans l’eau.

Transportés par une nostalgie heureuse, nous repartons comme nous quitterions une plage, bercés par le bruit des vagues et le chant des mouettes.

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