Réflexion en mouvement sur le processus de création
Interview de Linda Trime - Photographie Argentique - Démarche et processus créatif

Photographie Argentique : Dans l’intimité mystique et expérimentale de Linda Trime

Paris, 14H, Château d’Eau. Nous tournons à droite, puis à gauche. Nous arrivons à destination. L’adresse du jour n’est autre que l’adorable concept store Peonies, mi-coffee shop, mi-fleuriste. C’est dans cet espace atypique, entre bouquets de fleurs colorés et café fraîchement moulu que nous avons rendez-vous avec Linda Trime, photographe parisienne.
À 31 ans, la jeune femme archive, compile et recense, photo après photo, les heures de sa vie nocturne. Linda propose un véritable recueil onirique et contemplatif de son va-et-vient existentiel, preuve que l’universalité naît du personnel. Son travail se révèle ainsi pluriel, à la fois singulier et général, reflétant une infinité de champs des possibles.

Intrigués par cette démarche autobiographique à contre courant, nous avons envie d’en savoir un peu plus sur le personnage qui se cache derrière ce projet de “Diary”.

Identité(s)

Peux-tu nous dire quelques mots à propos de toi ?

Linda : Je traîne mes baskets dans le milieu queer depuis quelques années au sein duquel je prends des photos. En plus de prendre des photos de mon quotidien sous forme de journal intime, j’immortalise également des moments de vie lors d’événements. Je collabore par exemple avec les Barbieturix, la Mutinerie ou mon acolyte de toujours Benjamin qui, en plus d’être DJ, organise des soirées, dont la Belladone.

Peux-tu nous parler de ton parcours, notamment s’il est lié à l’Art ?

Linda : Au lycée, étant intéressée par l’Art, j’ai choisi de suivre une filière L option arts plastiques. À l’époque, ce n’était pas la photographie qui me passionnait mais le design vêtement. Pour atteindre ce but créatif, j’ai poursuivi vers une prépa puis j’ai fini par atterrir aux Beaux Arts de Cergy un peu par défaut. Là-bas je n’avais qu’une seule idée en tête : partir au bout de la troisième année pour rejoindre les Arts Décoratifs de Paris auxquels je n’avais pas été acceptée un peu plus tôt. Finalement, j’ai envoyé mon dossier en retard et, sans grande surprise, ma situation n’a pas bougé. Suite à cet acte manqué, j’ai eu une grosse révélation, une sorte d’illumination artistique. J’ai eu envie de faire des costumes, pas tant pour voir des mannequins défiler avec mes créations mais plus pour intégrer mes réalisations dans des images, des scènes et des décors.

Pourquoi avoir choisi la photo et non une autre activité artistique davantage présente aux Beaux Arts ?

Linda : Je voulais faire de la peinture mais ce n’est vraiment pas un domaine dans lequel je suis douée. En prépa, je me suis forcée à faire des efforts, à suivre les conseils prodigués par les professeurs, couche après couche mais rien n’y faisait. J’avais ni le sens des couleurs, ni celui des proportions. J’arrivais toujours à un résultat plus ou moins bancal. Quand j’ai découvert la photo, je me suis rendu compte que cela me permettait de peindre à l’aide de la lumière, de pouvoir assouvir mes besoins de peintre ratée. J’aurais beaucoup aimé créer des images de toute pièce, avec beaucoup de texture. Ce que j’aime dans l’argentique, c’est qu’on retrouve cette texture, ce grain proche de la peinture. Bien évidemment, je pourrais recréer tous ces éléments digitalement, mais ici le processus est vivant, il y a de l’accident, il y a de la réaction chimique, il se passe quelque chose. Il y aura toujours ce 0.1% de hasard, même pour les photographes les plus chevronnés possédant le meilleur matériel possible. Même si elle est infime, cette part de d’imprévu rend la pratique sublime.

Qu’est-ce que tu aimes dans le fait de prendre des photos ?

Linda : Mon but avant toute chose est d’essayer de fixer des sentiments. Le temps passe et les souvenirs s’étiolent au fur et à mesure que j’avance dans la vie. Prendre des photos c’est une façon pour moi de conserver les émotions ressenties lors d’évènements importants pour moi, ma famille ou mes proches, une façon de ne pas oublier ce qu’on a vécu tous ensemble. Mon objectif n’est donc pas de figer des images fortes car je sais que des artistes font ça beaucoup mieux que moi. Personnellement, je recherche une certaine effervescence, un semblant de passion. Ce qui me plaît dans la photographie c’est que l’image devient un langage alternatif, une autre façon de communiquer. Il y a des choses que l’on peut dire avec des images qu’on ne pourrait retranscrire avec des mots, c’est là toute la magie. Pour finir, je pense que cela me permet d’être moins subjective. J’avais lu une idée similaire dans le livre “La guerre commence au-delà de la mer” de Ryū Murakami dans lequel le personnage affirme qu’à partir du moment où l’on intercale une vitre entre son œil et ce que l’on regarde, alors ce n’est déjà plus la réalité.

Spécificité(s)

Pourquoi avoir fait le choix de l’argentique à une époque où le numérique est imprégné dans notre ADN ?

Linda : Je privilégie l’argentique car j’aime cette espèce d’expérimentation sous-jacente qui existe derrière chaque photo. En appuyant sur le déclencheur et en fonction des réglages de l’appareil, on participe à une expérience en direct. Et même sur la pellicule, on peut agir avec tout un tas de facteurs, de chaleur, de lumière, de gratté, de double exposé, de multi exposé. Je pense que c’est ce terrain de jeu, plus matériel, qui m’intéresse.

Quels sont tes sujets de prédilection ?

Linda : C’est en montrant mon intimité et celle des gens qui la partageaient que j’ai commencé à prendre des photos et c’est vers cette direction que je continue d’avancer. Je me rappelle de tous ces befores sans fin, de toutes ces soirées sans fin, de toutes ces afters sans fin, une multitude d’occasion pour prendre des photos. Cet univers de la nuit peuplé de créatures intrigantes m’a toujours parlé. J’aime aussi mettre le corps au centre de mon travail : le corps féminin, le corps queer. C’est une façon pour moi de me réapproprier les codes rétrogrades du “quand on est une fille et qu’on pose on doit forcément rentrer le ventre, creuser les hanches, mettre la poitrine en avant et cambrer tout en étant épilée de la tête aux pieds”.

Si tu devais décrire ton univers, ta pâte, ton style, quels qualificatifs utiliserais-tu ?

Linda : Je ne sais pas trop comment décrire mon univers avec des mots courts et simples. Je pense qu’il y a une espèce d’atmosphère mystique quand on regarde les couleurs et les jeux de lumière. C’est une recherche perpétuelle de l’aura, je dirais même une recherche du sentiment que j’ai envie d’associer à l’image elle-même. Le mystique se retrouve également dans cette frontière entre rêve et réalité que j’essaye d’entretenir. Dans mon journal intime photographique, les photos sont très rarement posées, organisées ou mises en scène. C’est à moi d’être réactive et de saisir l’instant au vol. Les photos sont très souvent en mouvement, tout comme le sens de lecture. J’essaye de faire en sorte que les gens puissent apercevoir quelque chose dans mon travail au-delà de l’aspect “miroir” que peut refléter l’image. Je n’essaye pas de faire vibrer une corde précise chez le spectateur ni de lui rappeler un bref épisode de sa vie, je tente de lui offrir la possibilité de s’accrocher à ce sentiment diffus, cette émotion traversante qui s’apparente à un fil conducteur sans fin.

“Je n’aime pas faire de séries, autant que je n’aime pas mettre de cadre à mes photos.”

Comment est-ce que tu gères la part d’incertitude inhérente à la photographie argentique où le support est parfois capricieux, parfois instable, tantôt conciliant, tantôt rebelle ?

Linda : J’ai fait un shooting dernièrement pour un projet sur lequel je rame un peu par manque de temps et la pellicule était défectueuse. Le film ne s’est pas enroulé correctement, du coup, j’ai fait 36 poses sur une seule photo. Bien évidemment, cela n’a pas rendu quelque chose de visuellement acceptable par rapport à mon projet, mais le résultat est tout de même beau et surprenant. C’est comme ça avec l’argentique, il y a toujours une grosse part d’imprévu. Parfois c’est bien, parfois c’est au-delà de mes espérances et parfois c’est catastrophique. C’est un peu une roulette russe, un jeu de hasard. J’aime bien le fait de ne pas me sentir maîtresse du processus et de me dire que parfois la photo me met à l’amende, qu’un bon résultat se mérite. Ce n’est pas parce que je veux que j’aurai. Ce sont les erreurs et les ratés qui me poussent à travailler et à toujours faire mieux. Finalement, la photo est un dialogue constant, un travail d’équipe entre l’appareil, la pellicule, les modèles et moi.

“Être l’appareil photo de Linda, ce n’est pas de tout repos !”

Communauté(s)

Nous avons cru comprendre que ton entourage est composé de personnalités artistiques, notamment d’autres photographes. Comment est-ce que cela se passe ?

Linda : Au début, il y avait toujours cette atmosphère de compétition, cette volonté de savoir qui allait faire la meilleure photo. Forcément, quand on est cinq dans la même pièce et que tout le monde est prêt à dégainer son appareil, ça réveille une forme d’instinct de rivalité. Au bout d’un certain temps, assez naturellement d’ailleurs, on a pris un peu plus confiance en notre pratique jusqu’à éclater ce système fondé sur la concurrence. Certes il nous arrive de prendre les mêmes situations en photo, mais le regard de chaque photographe est différent, chacune apportant sa propre touche personnelle. C’est même devenu intéressant de confronter notre travail entre nous, d’échanger et de comparer nos techniques. On a vite atteint une dynamique de partage de connaissances. C’est très important de se soutenir, surtout dans un milieu où les photographes féminines sont très peu mises en avant et où la parité est quasi inexistante. Il y a quelques mois, le magazine Fish Eye a d’ailleurs signé un manifeste pour souligner ce problème qui persiste dans la profession.

Est-ce que tu peux nous parler de la place de la femme dans le milieu de la photographie ?

Linda : En dehors du fait que beaucoup de femmes photographes se retrouvent au placard, on a aussi constaté que de nombreux photographes hommes avaient pignon sur rue et profitaient de leur statut pour perpétrer des agressions sexuelles. J’ai donc fait le choix de faire de la modération sur un groupe Facebook de photographes et modèles féministes non-mixtes. Cela nous permet d’éviter les expériences douteuses et de créer un réseau sûr. Personnellement, je ne pose pas, à part pour mes proches ou pour moi-même. Cependant, j’ai énormément d’amies photographes qui passent derrière la caméra et qui me racontent les messages qu’elles reçoivent à longueur de temps : des propositions indécentes dans un climat néfaste et hasardeux où la femme est traitée comme de la viande et où les personnes queer sont discriminées. Je ne dis pas que tous les photographes hommes sont des pervers, mais il vaut mieux faire attention, car les victimes sont nombreuses. C’est surtout qu’il y a une forme d’omerta à ce sujet et que c’est à nous d’en parler sous peine d’entretenir un système silencieux.

Et les modèles dans tout ça ?

Linda : La plupart du temps, les photographes partent du principe qu’un modèle est malléable et complaisant : disponible tout le temps et prêt à dire “oui” à tout. Au-delà de ça, il faut aussi mettre le doigt sur le fait que certains photographes envoient des photos aux magazines sans même envoyer la sélection de photos aux modèles avant, tout ça, sans même les payer. Une des filles avec qui je suis en contact s’est rendue compte qu’un photographe vendait des t-shirts avec son visage dessus, sans son consentement et donc sans compensation financière. Ce ne sont que quelques exemples du cercle vicieux qu’est le monde de la photographie à l’heure actuelle. Il ne faut pas se fier aux sourires des modèles sur papier glacé, tout n’est pas si rose, c’est un combat de chaque instant.

Est-ce qu’on peut dire que tu appartiens au milieu queer et que cela se reflète dans ta démarche artistique ?

Linda : Je n’ai jamais cherché à mettre une étiquette “queer” sur ma démarche, cela s’est fait naturellement dans les yeux des gens. À la base, je photographiais mon intimité et les personnes qui m’entouraient. Il s’avère que mon cercle proche est queer et que par la force des choses mon travail l’était aussi. Je considère que c’est un mot qui reste hyper galvaudé que certains utilisent à mauvais escient juste pour se donner un style, sans même appartenir à la communauté. De mon côté il s’agit d’une relation organique : c’est mon milieu, c’est mon monde, c’est mon cœur et c’est moi. Ça me semble logique de le revendiquer silencieusement dans mon travail. Je ne l’utilise pas comme une pancarte publicitaire communautariste, ce n’est ni une marque, ni un label, c’est juste moi, c’est là où je me sens bien.

Continuité(s)

Est-ce que tu te rappelles de tes premières photos ?

Linda : J’en ai retrouvé une récemment et disons que le résultat n’était pas très beau à voir. Elle avait été prise avec les espèces d’appareils photos offerts quand on s’abonnait à France Loisirs : un appareil photo argentique en plastique. J’avais pris la photo à l’occasion d’une reconstitution pour un film près du métro Porte des Lilas quand j’habitais chez mes parents. Je devais avoir 11-12 ans. Il y avait une fille en tenue d’époque, sur une estrade, en train de se faire maquiller et je l’ai prise de très très loin avec mon appareil sans zoom. À part cet épisode un peu absurde, j’ai retrouvé également beaucoup de photos de mes amis, déjà en intérieur et la nuit; je pense que ça me colle à la peau.

Quels sont tes projets pour la suite ?

Linda : Quatre ans après avoir obtenu mon diplôme, je commence enfin à réfléchir à la perspective de faire un livre qui reprendrait toutes les photos de mon journal intime photographique. Cela me permettrait en quelque sorte de tourner la page. Mon entourage ayant évolué, le journal se doit d’évoluer à son tour. Je ne cesserais pas de l’alimenter mais il prendra certainement une autre forme et traitera d’une nouvelle tranche de vie.

“La photographie en noir et blanc me titille en ce moment. J’ai envie de travailler avec et de voir comment je peux en tirer une certaine forme de couleur, c’est mon challenge personnel.”

L’interview s’achève. C’est déjà la fin. Nous arrivons à la dernière page de l’album photo et pourtant ce n’est pas de la nostalgie qui nous habite mais un tout nouvel élan. Linda nous donne envie de partir à la rencontre du monde, d’écumer la vie équipés d’un appareil photo et de capturer, à notre tour, l’énergie du quotidien. Les yeux remplis d’images et de poésie, nous quittons ce joli café, sans pour autant quitter l’univers de la jeune artiste.

Si vous aussi vous souhaitez vivre une expérience sensorielle, nous vous invitons à faire un petit tour du côté du journal en ligne de Linda. Dans ce cocon intimiste et sincère se trouve une vérité sensible, une fraîcheur qui parle à l’inconscient. Coup de cœur garanti !

Découvrir l’univers de Linda : Site InternetInstagram

 

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