Réflexion en mouvement sur le processus de création
Rencontre avec Denise Fréchet, artiste plasticienne à Paris

Les émotions sculpturales de Denise Fréchet : Une surréalité composite

14h30, direction Montreuil ! C’est dans cette ville remplie d’ateliers d’artistes que nous avons rendez-vous avec notre personnalité créative du jour : Denise Fréchet, plasticienne touche-à-tout. Au sein de son espace de création partagé où collaborent jour après jour une trentaine d’artistes, la créatrice va nous faire découvrir ses œuvres et, par la même occasion, son univers.

Sous l’impulsion créative de Denise, les textures se mélangent et les éléments s’imbriquent comme dans un jeu de Tetris grandeur nature. Pièce de puzzle après pièce de puzzle, l’artiste se sert de la matière pour déclamer une poésie visuelle. Son travail combine habillement une multitude de techniques, du collage au dessin, de la céramique au textile. Ses sculptures constituent des assemblages hybrides inspirés par des problématiques liées à son propre parcours : féminisme, sexe, politique ou encore philosophie. Pour l’artiste, tout est Art, si une émotion est suggérée.

Armés de notre plus beau carnet, tels des détectives en herbe, nous sommes prêts à débuter l’interrogatoire. Le suspens a assez duré ! Nous voulons en savoir plus sur cet étonnant travail ayant fait le tour du monde avec des expositions en France, Allemagne, Autriche, Danemark, Pays-Bas, Pologne, Finlande et Chine.

Grâce à de longues études dans le domaine des sciences, Denise occupe un poste dans une grande entreprise du CAC 40 pendant de nombreuses années. Au-delà d’un simple hobby, l’Art devient, petit à petit, central dans sa vie de tous les jours. Même si l’artiste conserve son emploi, elle considère son temps de création comme une bulle d’air positive, un défouloir ludique et personnel. Désormais à la retraite depuis une dizaine d’années, elle consacre la plupart de son temps à son activité artistique grâce à laquelle elle s’exprime au quotidien.

Pouvez-vous nous parler de vos études aux États-Unis et de l’impact qu’elles ont eu sur votre relation avec l’Art ?

Denise : À l’époque, je résidais à New-York. Là-bas, j’ai eu la chance de côtoyer de près le Feminist Art Institute. C’était un espace de création très libre, sans vraiment de règles, où se retrouvaient des âmes créatives pour échanger autour de l’Art. C’était l’apogée de l’expressionnisme abstrait : on discutait autant que l’on gribouillait et sans le vouloir, cela donnait naissance à une peinture. Toutes ensembles, on créait des œuvres en collectivité à l’aide de matériaux divers et variés. Au fond de moi, je pense que cette atmosphère de liberté totale m’a beaucoup inspiré pour la suite.

Comment s’est opérée votre transition de la peinture à plat vers le travail d’œuvres en volume ?

Denise : À mon retour en France, j’ai continué à prendre des cours de peinture pour continuer à me former. Progressivement, ma peinture a commencé à se complexifier, est devenue épaisse et chargée, intégrant même des objets dans sa composition. Au fil du temps, ce n’était plus la peinture qui m’intéressait, mais le travail de la matière brute. Entre temps, j’ai assisté aux cours d’été de la Salzburg International Summer Academy of Fine Arts, en Autriche. Là-bas, j’ai eu la chance de travailler avec l’artiste espagnole Paloma Navares. Pendant un mois, nous avons collaboré autour d’une grande installation d’objets.  C’est comme ça que j’ai commencé à toucher du doigt la sculpture, jusqu’à définitivement l’adopter peu de temps après.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans l’approche en trois dimensions ?

Denise : Je trouve que ça me convient plutôt bien de travailler avec des objets. Avant tout, ça m’épargne la phase de la fameuse page blanche et toute l’angoisse qu’elle peut provoquer. Dans un deuxième temps, je considère que c’est une source de liberté : j’agence des choses, sans trop savoir où je vais et puis à un moment donné je me dis que ça fonctionne bien, et c’est terminé.

Apocalypse Babies

Est-ce que la récupération fait partie intégrante de votre processus de création ?

Denise : Je me considère comme écologiste. Du coup, j’ai toujours eu cette démarche de récupérer des objets afin de les détourner et leur donner une deuxième vie. À Montreuil c’est assez flagrant, avec les encombrants, on trouve vraiment de tout, tout le temps. Je ramasse des choses ça et là, on peut dire que j’adopte ces objets délaissés à qui on n’offre plus que le trottoir. Quand je ne trouve pas ce dont j’ai besoin, je le crée à partir de textile, de céramique ou de peinture.

Quand vous vous lancez dans un nouveau cycle de création, est-ce que vous partez avec une idée précise de ce que vous souhaitez réaliser ou est-ce que vous comptez sur votre instinct pour vous surprendre ?

Denise : Je me laisse toujours guider par l’énergie, j’écoute en priorité ce que les objets ont à me raconter. Puis au fur et à mesure que je compose, j’essaye de trouver une harmonie, de donner une forme à mon œuvre. Des fois ça me satisfait, des fois ça ne me satisfait pas, c’est un processus en continuel mouvement. Plus j’arrive vers la fin d’une création, plus je me pose des questions sur le résultat que j’ai envie d’atteindre. Quand j’ai des doutes, cela m’arrive de faire plusieurs versions d’une même œuvre afin d’optimiser le rendu. C’est une façon pour moi de perfectionner l’esthétique globale.

Quels sont vos thèmes de prédilections ?

Denise : Quand je suis passé de l’expressionnisme à la sculpture, j’ai continué sur la lignée de l’abstrait. Rapidement, je me suis rendu compte que cela ne me convenait pas. J’avais besoin d’exprimer des choses concrètes, de matérialiser mes émotions. Les thèmes comme le corps, la sexualité, le désir ou même la violence font partie de l’histoire que j’ai envie de raconter.

Voulez-vous parier ?

Est-ce que pour vous, créer c’est mettre au monde quelque chose d’esthétique ?

Denise : Je ne cherche pas à créer un “ joli objet ”, ce qui a une connotation un peu mièvre pour moi.  Ce qui m’importe, c’est que l’œuvre soit expressive. André Breton disait à très juste titre: “La beauté sera convulsive ou ne sera pas”. La beauté que je recherche, c’est cette beauté qui secoue et qui interpelle.

J’aime bien créer de l’étonnement chez les gens, je trouve que c’est une réaction saine. Selon moi, c’est un des buts premiers de l’Art.”

Est-ce que vous pouvez nous parler plus en détail de votre série intitulée “Tableau de Chasse” qui représente des trophées de sexes masculins ?

Denise : J’ai eu beaucoup de réactions par rapport à cette série. Au départ, j’avais dans l’idée de ne faire qu’un seul trophée car il me restait un écusson d’un projet précédent. Je me demandais ce que j’allais pouvoir accrocher à ce socle et c’est cette forme phallique qui est apparue dans mon esprit, alors je lui ai donné vie. Par la suite, quelqu’un m’a dit : “c’est très sympa, mais une pièce comme celle-ci toute seule, ce n’est pas drôle”. Alors j’en ai fait d’autres. Je tiens à vous rassurer, je n’ai pas castré tous ces hommes. Je souhaitais simplement montrer à la gente masculine ce que cela fait d’être considéré comme un objet. Les différents trophées explorent d’innombrables stratégies de séduction : porter de beaux habits ou faire des blagues, se servir de son statut social comme appât ou encore avoir une attitude plus perverse…

Tableau de Chasse

Dans votre biographie, vous dites “Une œuvre est terminée lorsque je peux lui donner un titre. C’est alors, que tel un gri-gri, elle prend tout son pouvoir d’exorcisme”. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Denise : Cela veut certainement dire que mon acte de création est régi par mes préoccupations. Qu’elles soient de simples pensées vagabondes ou de réelles obsessions, elles disparaissent une fois l’œuvre ou la série d’œuvres réalisée. Pour moi, créer répond à un besoin émancipateur : plus je façonne, plus je m’éloigne de mes “démons”.

Je n’utilise pas les objets tels quels, je leur trouve un nouveau rôle. Entre mes mains, ils deviennent une matière première polymorphe.”

Est-ce que vous continuez de dessiner parfois ?

Denise : Si depuis les années 2000 mon travail se focalise sur la sculpture, je continue de réaliser des croquis lorsque je voyage. C’est une autre façon pour moi de prendre des photos. Dessiner me permet d’être absorbée par ce qui m’entoure. Si je ne dessine pas, je n’ai pas l’impression d’enregistrer ce que je vois. Mes carnets de voyages au pastel sont très loin de l’univers surréaliste de mes sculptures. En effet, je m’applique à reproduire le plus fidèlement possible les moments de vie qui me marquent lors de mes périples. Cela me permet de graver ces bons souvenirs dans ma mémoire, pour toujours.

Angkor : Ta Prohm

Après toutes ces années de création, comment est-ce que vous percevez l’évolution de votre pratique : comment a-t-elle évolué et comment va-t-elle évoluer ?

Denise : C’est une bonne question. À vrai dire, je ne sais pas. Je suis à la fois en début et en fin de parcours. Tout ce que je sais, c’est que je continue à m’amuser. Je ne cherche pas à faire carrière à tout prix et je ne me préoccupe pas de ce que les gens peuvent penser. Je suis totalement libre, je ne me censure jamais. Je ne sais pas encore vers quelle direction je tends, mais je sais que je n’ai pas envie de faire de l’art alimentaire, de répondre à une tendance et de multiplier les séries pour satisfaire le plus grand nombre. Si je devais me souhaiter une chose, cela serait de pouvoir davantage exposer, avoir la chance de montrer davantage mon travail.  

Sur ces mots, l’interview s’achève. Mais avant de partir, Denise tient à nous présenter quelques œuvres, exposées pour l’occasion. Les créations appartiennent à la série “Désir viscéral”. Comme le dit si bien l’artiste, ces sculptures “questionnent les ambivalences du désir et de la séduction. Dans ces œuvres des morceaux de corps revêtus de tous les oripeaux de la séduction émergent d’une masse informe qui pourrait évoquer des viscères ou bien les circonvolutions d’un cerveau. Inquiétante étrangeté : on oscille entre attraction et répulsion”.

Attrape-moi

C’est là tout le charme du travail de Denise : il fascine plus qu’il ne dérange, il captive plus qu’il ne perturbe. C’est un savant dosage que celui proposé par l’artiste, un équilibre aigre-doux qui chatouille les pupilles et caresse le système limbique à rebrousse-poil. Faire fi des repères rationnels et s’en remettre à ses émotions n’est autre que la clef pour comprendre cette poésie sincère.

Découvrir l’univers de Denise : Site InternetInstagram

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